• Le sit-in de Dame Ginette

    Plus qu'humains, les juridiqu'humains ? Rue Joseph Anglade, un bien étrange spectacle s'offre aux passants : une vieille dame est assise sur le trottoir, emmitouflée dans des couvertures, attendant patiemment que les ouvriers qui oeuvrent chez elle s'en aillent.

      

    Grande, blonde, batailleuse, retraitée de la Polyclinique, ayant consacré une grande partie de sa vie à aider et soigner les déshérités, Ginette B., 89 ans,  n'en revient pas de la façon dont elle est traitée. Prévenue que les travaux débuteraient début décembre, elle se voit un beau 14 matin de novembre, envahie par des ouvriers, qui pour l'électricité, qui pour l'isolation du toit, qui pour la maçonnerie... Ils ont déplacé des meubles, descendu à toute vitesse quelques vêtements, et se sont emparés des lieux, au grand désarroi de l'occupante.

    Plus qu'humains, les juridiqu'humains ?

      

    Domitia Habitatune équipe unie et fière au service du territoire et de ses clients,  comme se vante son logo, rénove la résidence Montesquieu où elle vit depuis une éternité. Se serait-elle trompée dans les dates ? Elle a apparemment toute sa tête. L'indignation la fait bégayer : "on ne peut pas traiter les gens de cette façon, c'est indigne, intolérable. Il y a eu tellement de coupures d'électricité que je n'ose consommer ce que contient le frigo. J'avale des conserves depuis une semaine. Je veux dénoncer cette situation inhumaine". Elle sourit, pensive et ajoute : "vous savez, j'ai travaillé 17 ans à la Polyclinique, à ma retraite je m'occupais des sans abris . Jamais je n'aurais pensé être traité de façon aussi méchante. Tout est ouvert, la maison, le garage, ça rentre ça sort. Personne (de la société HLM) n'est venue me voir. Avant hier soir, quelqu'un a essayé d'entrer en se faisant passer pour mon infirmière qui était venue une heure auparavant". Elle est si bouleversée qu'elle a oublié de mettre son dentier. "C'est la première fois que cela lui arrive" nous affirme une voisine.

    Plus qu'humains, les juridiqu'humains ? le sit-in de dame Ginette

     

      

      

      

      

      

      

    Qu'en pensent les voisins, bientôt concernés eux aussi ? Apportent -ils un bol de soupe, un peu de réconfort ? Ceux d'en face lui ont dit  "vous nous dérangez, allez vous coucher et attendez que ça se passe ! Quelques personnes, qui la connaissent bien,  passent la voir, parlent avec elle. "Ne prenez pas froid en restant dehors". Aujourd'hui,  d'autres encore, qui l'ont vue sur le trottoir une semaine durant nous demandent : "mais que se passe t-il avec cette vielle dame ?" Et nous répondons, "n'est ce pas à vous de nous le dire? "

     On ne peut pas vraiment intervenir. Ici, l'humain solidaire doit être strictement juridique. Laura, adhérente à une association venant en aide aux personnes seules, et découvrant Ginette devant sa maison a tenté de le faire. Elle a contacté le ccas, la police municipale, Domitia Habitat, sans succès aucun. Et son association lui a bien spécifié qu'elle ne pouvait aider qu'à titre privé, amical. Tout le monde sait, mais personne ne peut agir. Et comment d'ailleurs ? Ginette n'est pas à la rue, elle est simplement dérangée par le fait que son appartement soit plein d'ouvriers, de bruit, de bazar. Ce n'est pas parce qu'elle ne peut cuisiner, ou accéder à ses toilettes , qu'elle se déplace avec une canne, qu'elle est en danger n'est ce pas ? Elle aurait dû écrire, demander un certificat médical, instruire un dossier puisque l'équipe unie et fière de servir considère manifestement qu'une vieille dame de 89 ans n'est pas digne de la moindre attention, du moindre respect, sans démarches administratives. Elle n'est pas victime, par exemple, de violences faites aux femmes. Et peu importe qu'elle vive de façon honorable en remplissant les devoirs que la société , et particulièrement Domitia Habitat, attend d'elle, tout ce à quoi elle a droit pour le moment, c'est de gagner en confusion mentale. Après tout, elle n'est qu'une cliente. La cliente N° ZY4P2UV. Pas jeune, ni sexy. 89 ans. Personne quoi !

     le sit-in de dame Ginette

    On peut s'indigner, s'opposer, même dans la plus grande indifférence. C'est une question de dignité. C'est ce que prétend faire Dame Ginette, qui , déterminée, fait son SIT IN tous les matins, depuis le 14 novembre ! Tout simplement, sous ses couvertures, face à un système si élaboré qu'on ne le comprend plus. Vivre ensemble, c'est plus que jamais vivre tout seul. Mais seul, on peut tenter le buzz.

    Le jardin, fort joli, est resté intact. Elle l'a entièrement composé. Elle nous le montre avec fierté. Les travaux se terminent. Le chef plâtrier découvre qu'une trappe n'a pas été remise dans le plafond qui mène au toit. Quelqu'un reviendra. Et le 6 décembre on lui changera ses fenêtres. L'occasion d'un petit sit in de groupe, avec café et gateaux.

    On pourra toujours l'aider à ranger après les travaux. Après tout, il est encore légal d'aider son prochain, et de le faire puisque nos parents nous l'ont enseigné. Bien loin de cette résidence HLM, loin de notre époque, Montesquieu nous le disait déjà : C'est dans le gouvernement républicain que l'on a besoin de toute la puissance de l'éducation*.

       

    Plus qu'humains, les juridiqu'humains ?

      

    Citation détournée : l'Esprit des lois.
     
     * Aux dernières nouvelles, quelqu'un de via Domitia Habitat serait passé la voir et aurait prononcé des paroles rassurantes quant à l'amélioration de sa situation. Ce matin encore, Ginette B. était en Sit in. 
     
    « Sous le saule pleureur, le Riva pleureUne avant première »
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